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Sommeil sous influence: les algorithmes à l’assaut de vos nuits

Le sommeil est-il notre dernier refuge face à l’incessante sollicitation du numérique ? Non. Il est en train de devenir une variable d’ajustement dans l’économie de l’attention. Alors que nos journées sont déjà saturées d’écrans par les géants du web déploient des stratégies toujours plus sophistiquées pour capter notre temps éveillé, ils s’attaquent désormais à nos nuits. Et en perturbant notre sommeil, ils affectent notre cognition, notre esprit critique et, plus largement, notre rapport au monde. Sommes-nous en train de basculer vers une société où le temps de repos devient un luxe plutôt qu’une nécessité ?

Le sommeil, dernière frontière de l’économie de l’attention

Vingt-quatre heures. C’est tout le temps que nous avons. Ce n’est plus seulement le travail ou les obligations sociales qui vampirisent notre temps, mais un adversaire autrement plus insidieux : la surabondance du contenu numérique.

Chaque minute, 500 heures de vidéos sont mises en ligne sur YouTube, des millions de posts inondent TikTok, Instagram, X. Les plateformes de streaming rivalisent de créativité pour captiver notre attention. Résultat ? Nos nuits rétrécissent, et l’économie de l’attention gagne du terrain sur nos cycles de sommeil.

Les algorithmes façonnent déjà nos opinions, nos interactions et nos décisions. Ils enferment les individus dans des écosystèmes d’information personnalisés, optimisés pour maximiser l’engagement. Leur emprise ne s’arrête cependant plus à nos journées : ils s’attaquent désormais à nos nuits.

Constat terrible : chaque heure de sommeil représente une heure de consommation perdue pour l’économie numérique. Or, le sommeil n’est pas qu’un temps de repos. Il constitue le socle de notre équilibre physiologique, mental et cognitif.

Alors que nous sommes déjà fortement fragilisés en journée par l’abondance de contenus suggérés, la nuit, la détérioration progressive de notre sommeil altère notre capacité d’analyse et notre résistance aux contenus simplificateurs et biaisés.

Un espace-temps saturé par le numérique

Selon EMARKETER, la consommation de contenu numérique a augmenté de six heures par jour en quinze ans. Aux États-Unis, la moyenne quotidienne dépasse désormais huit heures d’écran (sans tenir compte du temps d’écran des ados et des enfants). Si l’on ajoute les huit heures de sommeil recommandées, il ne reste que huit heures pour toutes les autres activités : travail, déplacements, interactions sociales, alimentation.

Dans ce contexte où la croissance du numérique se heurte aux limites temporelles, la conquête du sommeil s’impose comme une stratégie économique logique. En 2017, Reed Hastings, cofondateur de Netflix, déclarait sans ambiguïté :

« Nous sommes en concurrence avec le sommeil. »

Les plateformes ne cherchent plus seulement à capter l’attention des utilisateurs, mais à l’étendre, la morceler et la rendre continue.

Des algorithmes conçus pour prolonger l’éveil

Les mécanismes d’engagement s’appuient sur une exploitation fine des biais cognitifs.

  • Lecture automatique des vidéos : suppression de l’instant de réflexion entre deux épisodes.
  • Défilement infini : sur TikTok, Instagram ou X, chaque contenu en appelle un autre, dans une boucle sans fin.
  • Notifications ciblées : déclenchées aux moments propices pour maximiser le retour des utilisateurs.

Ces stratégies, élaborées à partir de vastes ensembles de données comportementales, visent à minimiser les périodes d’inactivité. Conséquence directe : réduction progressive du temps de sommeil.

Un cerveau privé de sommeil, une vulnérabilité accrue

Les effets du manque de sommeil sur le cerveau sont bien documentés. Une étude publiée dans le Journal of Health Psychology par l’Université de Nottingham montre une corrélation entre privation de sommeil et adhésion aux théories du complot.

En effet, un déficit chronique de sommeil affecte plusieurs fonctions cognitives essentielles :

  • Affaiblissement des fonctions exécutives : diminution de la capacité à analyser et prioriser l’information.
  • Baisse du discernement : difficulté accrue à distinguer une source fiable d’une information manipulée.
  • Augmentation de l’anxiété et de la paranoïa : prédisposition aux contenus alarmistes et polarisants.

La fatigue cognitive réduit la capacité de résistance aux mécanismes de persuasion et favorise une consommation passive de l’information.

L’exploitation économique du sommeil

Le modèle économique des plateformes numériques repose sur l’exploitation du temps de cerveau disponible. L’extension des périodes d’éveil et la fragmentation du sommeil leur permettent de maximiser le temps d’exposition aux contenus (et donc aux espaces publicitaires).

Les répercussions sont déjà visibles :

  • Dans le champ politique, une polarisation des débats et une diffusion massive de contenus émotionnels au détriment de l’analyse rationnelle.
  • Dans le domaine de la santé publique, une augmentation de la méfiance envers les institutions scientifiques et une adhésion plus forte aux discours alternatifs.
  • Dans le débat environnemental, une prolifération de contre-discours climatosceptiques simplificateurs et biaisés.

Vers un sommeil sous contrôle technologique ?

Face à la dégradation du sommeil, plusieurs solutions visent à compenser la fatigue ou même à optimiser le sommeil lui-même. Mais s’agit-il vraiment de solutions ?

  • Neurostimulation et nootropiques : substances et technologies destinées à prolonger l’éveil et maintenir la performance cognitive malgré le manque de sommeil.
  • IA d’optimisation du sommeil : outils capables d’analyser les cycles de sommeil et d’ajuster les réveils pour limiter la sensation de fatigue.
  • Sommeil fractionné assisté : stratégies de micro-siestes calibrées pour maximiser l’attention et la productivité.

Ces innovations pourraient cependant d’accentuer les inégalités : les élites auront accès à des solutions avancées pour préserver leur efficacité, tandis que les catégories les plus vulnérables subiront les effets délétères d’un déficit chronique de sommeil.

Réinvestir le sommeil comme espace de résistance

La colonisation progressive du sommeil par l’économie numérique pose une question fondamentale : jusqu’où laisserons-nous les plateformes dicter notre biologie ?

Reprendre le contrôle sur son sommeil ne relève pas seulement d’un enjeu de bien-être personnel. Il s’agit d’un acte de résistance face à un modèle économique qui repose sur l’érosion progressive de nos capacités cognitives et critiques.

La question n’est donc plus uniquement « Comment mieux dormir ? », mais : « Comment limiter les effets des algorithmes sur notre temps de repos ? »